Article paru dans la revue Urban Essence, automne 2008, pp. 18 à 21, coécrit avec F. Maestracci et H. Perlembou.
Un tas de déchets. Je me suis endormi sur un tas de déchets. Les odeurs fortes des détritus et des excréments rencontrent celle enivrante qui émane du stand du petit vendeur d’épices installé à côté de moi sur le trottoir.
Comme chaque matin, c’est un bruit de klaxon plus strident que les autres qui me sort du sommeil. J’entends la ville qui grouille, le bruit des passants se mêle à celui des automobilistes ; ils communiquent entre eux dans un concert de klaxons incessant qui imprime l’identité de la ville.
J’ouvre un œil. La ville est déjà très active en ce début de matinée. Des hommes bien habillés, en costume, très pressés, marchent d’un pas précipité en direction du quartier rutilant des banques, heurtant négligemment des mendiants qui tendent la main. Les saris colorent cette foule de tons variés, reprenant toute la palette des couleurs les plus éclatantes. La rue est de taille modeste, des commerces fixes occupent le rez-de-chaussée des immeubles bordants la rue avec de grandes enseignes visibles de loin tandis que d’autres, plus informels, se sont installés dos à la chaussée et leurs vendeurs arranguent les passants.
Les flux s’organisent d’eux-mêmes. On trouve des mendiants, des marchands et des promeneurs ; les premiers sont à la fois immobiles car accrochés à leur étal, et actifs car attentifs aux clients ; les seconds sont mobiles, se déplaçant d’étal en étal, mais leur oisiveté se lit dans leurs cheminements tortueux... Mais à qui appartient la rue ? Existe-t-il une limite entre espace public et privé lorsque les trottoirs sont envahis par des vendeurs, lorsque des gens vivent ici jour et nuit ? La rue indienne vous domine et vous absorbe.
Au cours de ma réflexion, la circulation, tant automobile que piétonne, s’est intensifiée ; il est devenu inconfortable pour moi de rester allongée au milieu du passage, je finis donc par me lever et traverse la rue. Je franchis à mon rythme la chaussée. Les voitures d’habitude si peu promptes à freiner devant un passant et à opter pour la loi du plus fort me laissent passer. Je passe ainsi, sous le regard jaloux des piétons qui sont obligés de slalomer entre voitures, vélos, bus et taxis pour regagner le trottoir opposé. La rue indienne est un espace composite et dompte plus qu’elle n’est domptée. Aujourd’hui je peux observer la mise en place d’une pratique particulière, visant à organiser le flux de piétons, afin que se fasse dans un semblant d’ordre la traversée si dangereuse sans cela : un policier se trouve devant un groupe qu’il retient avec une corde, corde qu’il abaissera quand le flux de voitures se sera fait moins dense, permettant ainsi au troupeau de traverser avec moins de risques.
Me voici maintenant en train de remonter une grande artère, bien plus dégagée que la rue que je viens de quitter ; un de ces grands axes bordés d’arbres, presque propres parce que lieux d’implantation des entreprises, des fonctions prestigieuses, ces artères-là, je ne les aime pas. Avec leurs grandes tours toutes plus moderne architecturalement les unes que les autres, ce sont des vitrines de la puissance économique de l’Inde. Mais… Elles n’ont rien de vrai, elles n’ont rien… d’indien ! Ce sont ces larges avenues princières que l’on retrouve dans toutes les grandes capitales administratives ou économiques. Pourquoi existe-t-il un type de rue traduisant la puissance ? Peut-être parce que la forme et l’organisation de la rue expliquent son utilisation.
Je continue mon chemin le long de cette artère et me permet d’observer ce flux continu fait de noir et jaune, couleurs emblématiques des taxis et rickshaws, le tout assorti d’un concert de klaxons, tous différents, certains agressifs, d’autres essoufflés, mais chacun actif et utilisé en tant que méthode de conduite à part entière. La conduite s’apparente plus à du pilotage et le code de la route a du faire les frais d’une grève d’imprimeurs.
Je quitte cette artère et me retrouve dans une rue où trottoirs et chaussées sont fondus dans un même espace. Les ateliers artisanaux de travail du fer, de la tôle, de recyclage du pneu qui bordent la rue déversent sur celle-ci une partie de leur activité. Ma pérégrination urbaine s’achève dans une petite impasse, loin du bruit et du tumulte de la ville. Les odeurs d’épices émanent des maisons où parents et enfants me regardent religieusement passer. Le plus souvent, une famille n’occupe qu’une seule pièce et manque d’espace, c’est pourquoi ces ruelles sont largement appropriées par les indiens. Finalement, c’est aussi la rue, l’espace public qui envahit leur lieu de vie, anéantissant, leur intimité.
Mais il est temps de faire une pause. Je m’allonge, battant la queue, meugle une fois et me rendors profondément.
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