lundi 3 novembre 2008

Le jardin Francs Bourgeois - Rosiers

Cette fiche analytique a été réalisée en 2008 dans le cadre du cours d'espaces publics en deuxième année (M1) du magistère Aménagement et Urbanisme de paris 1, dispensé pas Messieurs Brac et Brès.


AVANT PROPOS
Le jardin Francs Bourgeois – Rosiers fait partie des derniers jardins réalisés dans le cadre de la première mandature de Bertrand Delanoë et s’inscrit dans les 30 hectares d’espaces verts réalisés durant ces huit dernières années. Ce jardin n’est remarquable ni par sa taille – il mesure un peu plus de 1000 mètres carrés, ni par sa composition paysagère. En revanche l’intérêt de son étude réside dans sa situation géographique en inaugurant un type d’espace public jusqu’alors inédit à Paris. Je tiens à préciser que j’ai pris connaissance de ce jardin lors de mon stage durant l’été 2007 au service aménagement de la direction des espaces verts de la Ville de Paris. J’ai suivi la fin du chantier de cet espace ainsi que sa livraison et son ouverture au public. Dans ce cadre, je dispose ainsi d’informations auxquelles je n’aurai pu avoir accès sans avoir été stagiaire et je remercie la paysagiste-conceptrice du jardin, Marie-Odile Ricard, pour ses éclairages sur le jardin. Cependant, je reste conscient que cette fiche doit être analysée d’un point de vue non partisan et qu’il ne s’agit pas non plus de faire l’état d’un projet. Les informations complémentaires que j’insérerai le seront donc pour enrichir les analyses objectives et subjectives demandées.

ANALYSE OBJECTIVE
Un jardin public enclavé au cœur du Marais
Le jardin Francs Bourgeois-Rosiers est situé dans le quartier historique du Marais, dans le 4ème arrondissement de Paris. Ce quartier, qui connait une gentrification depuis quelques années, est fortement identifiable et identifié par ses hôtels historiques du XVIIème et XVIIIème siècles, sa forte densité bâtie et ses rues étroites. Contrairement à la majorité des jardins parisiens, ce jardin n’est pas visible de puis la rue. Il est en effet situé au cœur de l’îlot formé par les rues des Hospitalières Saint Gervais, des Francs Bourgeois, Pavée et des Rosiers. Le jardin occupe aujourd’hui environ la moitié du cœur d’ilot ; Il mesure 1 040m², soit un dixième d’hectare. La seconde moitié est réservée à la seconde phase du jardin qui viendra compléter celui existant.
Les bâtiments qui entourent le jardin sur ses quatre côtés sont représentatifs du bâti dense de l’ensemble du quartier dans lequel le jardin s’insère. Au Nord de la parcelle se trouve l’hôtel de Coulanges, propriété de la ville de Paris (direction des affaires culturelles) qui abrite depuis 1978 la Maison de l’Europe (établissement public), au Sud, des immeubles de logements sociaux de l’OPAC de Paris, à l’Ouest et à l’Est deux murs pignon ainsi qu’un mur de clôture.
Les limites ne sont pas sans poser question dans cet espace étant donné l’hétérogénéité des statuts des constructions qui l’entourent. Ainsi, l’immeuble de l’OPAC disposant devant sa façade d’une bande jardinée qui lui appartient, il a été nécessaire d’installer une palissade assez haute afin de préserver l‘intimité de cet espace privé d’un bâtiment détenu par la puissance publique. La Maison de l’Europe, à qui appartenait la majorité du terrain (devenu le jardin actuel) avant sa rétrocession au service des parcs et jardins, dispose d’une terrasse qui donne sur le jardin. Malgré le fait que le terrain ne lui appartienne plus, la directrice de la Maison de l’Europe avait demandé que soit aménagé un accès au jardin depuis la terrasse afin que lors des réceptions et autres événements, les invités puissent en profiter en y ayant accès facilement. Aucun accès n’a actuellement été créé. Alors que d’un coté (OPAC) on cherche à se protéger du jardin et des nuisances qu’il peut engendrer, de l’autre, au contraire, on cherche à profiter de l’agrément de cet espace, au delà des règles de séparation entre espace privé et espace public.


Un accès contraint pour un jardin « secret »
La question de l’accessibilité est à traiter à deux échelles : celle du quartier ou plus finement celle de l’îlot dans lequel se situe le jardin et celle du jardin lui-même, étant enclavé et masqué des piétons.
Le quartier est accessible par tous les modes de transport, étant visité par de nombreux touristes et étant l’un des quartiers les plus dynamiques de la capitale. La desserte en transports en commun est assurée par la ligne 1 du métro avec la station Saint Paul qui est située à 5 minutes à pied du jardin tandis qu’un arrêt de bus est situé prés de la station de métro, le long de la rue de Rivoli. Un arrêt unique mais qui dessert toutefois quatre lignes de bus : les 26, 69, 76 et 96. La rue de Rivoli est un des axes majeurs de la capitale mais constitue plus un axe de transit que de desserte locale. En revanche, le Marais connait une fréquentation accrue de la part des cyclistes, dont la mobilité rend la circulation dans le quartier plus aisée que celle des automobilistes étant donné l’étroitesse des rues et donc de la chaussée. On dénombre ainsi de nombreuses bornes Vélib’ dans le quartier. Elles sont au nombre de deux sur les quartes rues qui délimitent l’îlot du jardin.
Ce jardin se veut donc, de par sa situation enclavée et de par la morphologie du quartier, un jardin de proximité. En effet, bien que ce quartier, essentiellement parcouru par des flux piétonniers, soit beaucoup visité, notamment par les touristes étrangers, cela ne doit pas accroitre fortement la fréquentation étant donné l’accès au jardin lui même. Il se fait au 35 rue des Francs Bourgeois par la maison de l’Europe. Le visiteur doit passer par la cour puis le hall du bâtiment avant d’accéder au jardin en franchissant deux portes à ouverture automatique. Un tel confinement nécessite une signalétique renforcée afin de signaler la présence du jardin. Elle se résume en deux panneaux de signalisation que l’on rencontre lorsque l’on se dirige vers le jardin depuis la rue de Rivoli et en une pancarte affichée sur le porche et annonçant le jardin. L’accès au jardin impose à la Maison de l’Europe une servitude de passage mais l’accès étant contraint par ce bâtiment, il est restreint aux horaires d’ouverture de la Maison de l’Europe et est ainsi fermé le matin et ouvert de 13h30 à 19h.


Une composition simple et épurée
Le jardin est d’une composition paysagère simple et sobre. En son centre se trouve un rectangle de pelouse dont une partie est aménagée en aire de jeux pour les très jeunes enfants (2-4 ans). Elle est entourée par une allée d’environ 2m de large. Deux « branches » complètent cette allée : l’une servant à rejoindre la porte d’accès au jardin, l’autre permettant aux jardiniers d’accéder à une cabane en bois dans laquelle est disposé le matériel d’entretien. Enfin, un écrin végétal borde le jardin en délimitant ainsi précisément les limites de celui-ci. Le mur pignon à l’Ouest et au Sud-ouest du jardin est couvert de vignes vierges tandis que celui à l’Est a été réhabilité et un treillage en bois y a été rajouté afin de le recouvrir de rosiers grimpants, en référence à la rue des rosiers.


Aux trois éléments structurant du jardin correspondent trois types de sols différents :

Le rectangle de pelouse
La pelouse a été ensemencée sur une épaisseur de terre végétale. L'aire de jeux est également recouverte de gazon puisque les jeux, destinés aux tout-petits, ont une hauteur de chute réduite et ne nécessitent pas un sol amortissant. Auparavant, cette aire de jeux était recouverte de mulch, copeaux de bois normalisés issus de broyas de palettes, mais ceux-ci ont été retirés sur demande de la municipalité car les élus en voulaient endosser la responsabilité d'un enfant qui aurait mis à la bouche et avalé un copeau de bois. Quatre bouleaux ont été plantés à l'alignement dans la diagonale du rectangle.

L’allée périphérique
Elle est constituée de sable stabilisé qui a été coulé sur grave ciment, composé d’un faible pourcentage de granulats supérieurs à 4mm, et de couleur type « ville de Paris », c’est à dire blanc cassé.


L’écrin végétal

Les végétaux sont plantés dans une épaisseur de terre végétale, recouverte de copeaux de bois (antérieurement sur l’aire de jeux). Les plantes sélectionnées sont des vivaces dont une forte proportion est constituée de graminées. On en dénombre sept différentes : orangers du Mexique, céanothes, cornouillers blancs, fétuques, pennisetum, cheveux d’anges et cannes de Provence. Le choix de plantes vivaces et de bois colorés (cornouillers) traduit la volonté de conserver un esthétisme paysager de l’écrin pendant l’hiver.

Mobilier et jeux en bois
Le mobilier urbain est composé par des bancs et fauteuils, des panneaux de signalisation, une palissade et une cabane de jardinier. Les bancs et fauteuils sont en teck. Il s’agit du modèle « Brighton » de la marque Tectona. Les panneaux d’affichage du règlement, des horaires et de l’histoire du jardin sont peints en vert et ont le même design que les autres supports d’affichage utilisés aujourd’hui dans les parcs et jardins. La cabane et la palissade sont en pin et recouverts d’une peinture marron « caramel ». Les jeux pour enfants sont en bois et représentent des animaux sur lesquels les enfants peuvent monter (chat, cochon, souris) et se basculer parfois (canard, cheval).


Banc en teck, palissade et cabanes peintes, et jeux en bois

Une gestion municipale
Ce jardin appartient à la Ville de Paris et est géré par le Service d’Exploitation des Jardins (SEJ) de la Direction des Espaces verts et de l’Environnement (DEVE). Les jardiniers de ce service entretiennent donc régulièrement le jardin. En revanche, c’est le personnel de la Maison de l’Europe qui est chargé de l’ouverture du jardin et de sa fermeture mais sans tâche particulière à exercer puisque les horaires d’ouverture du jardin sont calqués sur ceux de la maison de l’Europe.


ANALYSE SUBJECTIVE
Le jardin comme récompense
En tant que non habitant du quartier, n’étant donc pas particulièrement au courant de l’actualité locale du quatrième arrondissement, je n’aurai probablement jamais découvert ce jardin si je n’avais pas réalisé un stage avec la paysagiste qui l’a conçu. Les deux panneaux de signalisation de la rue pavée passent en effet inaperçus à mes yeux – comme à ceux de la plupart des parisiens je suppose – et l’on en prête guerre plus d’attention à celui accolé près du porche de la maison de l’Europe, d’autant plus qu’une flèche qui était remarquable depuis la rue à travers le porche et qui était pour moi l’élément de signalisation le plus remarquable par les passants de cette rue étroite (donc peu de recul pour lire les panneaux muraux, en particulier dans ce quartier qui connait une forte fréquentation) est désormais retournée et enfoncée dans un arbuste (cf. photo). Cependant j’apprécie d’une certaine façon cette information lacunaire qui récompense le promeneur attentif et curieux qui ne se satisfait pas de ce qu’il connait déjà en lui offrant un coin de calme et de repos privilégié dans un quartier en perpétuels effervescence et bouillonnement. Ce côté inaccessible du jardin est complété par les deux portes automatiques qu’il faut franchir une fois dans le hall de la maison de l’Europe. Ces portes constituent une sorte de sas avec en ligne de mire le jardin comme récompense.


Un espace lisible et bien structuré
La lecture du jardin est extrêmement rapide. En effet, on l’a vu, la composition est rudimentaire avec un rectangle de pelouse bordée d’une allée périphérique et l’écrin végétal marquant les limites du jardin en en faisant le tour donne à ce dernier une unité. Il n’y a donc pas de limites objectives ou subjectives, le jardin étant enclavé par des constructions et l’écrin végétal l’accentuant. Cependant l’unité est plus aisément lisible en été car les cannes de Provence, qui mesurent environ 2 à 3 mètres de haut constituant ainsi un rideau végétal, sont rabattues en hiver par les jardiniers. Si la richesse n’est pas dans la composition paysagère de l’espace, elle l’est en revanche dans les points de vue et le paysage urbain qui s’offrent à nos yeux depuis le jardin. Selon l’endroit où l’on se place dans le jardin, on peut par exemple apprécier la façade classique et élégante de l’hôtel de Coulanges ou la pittoresque cheminée en brique d’une ancienne usine. Toutefois, malgré cette composition simple et épurée, le choix a été fait d’opter en faveur d’un mobilier au contraire particulièrement raffiné, dans un style britannique, afin de rappeler et d’appuyer la noblesse du cadre dans lequel le jardin s’inscrit. Ces bancs et fauteuils, qui contrastent avec le mobilier classique des jardins de la ville de Paris ont été particulièrement appréciés et encensés par le Maire de Paris lors de l’inauguration du jardin l’été dernier. Les limites objectives et subjectives du jardin étant, on l’a vu, superposées et marquées par le bâti, l’espace de ce jardin est tenu et confiné, de part la hauteur même des bâtiments, qui, d’une certaine façon, enserrent l’espace. Cependant, la lumière dont ce jardin bénéficie et la perspective ouverte sur la cheminée que l’on aperçoit derrière un mur pignon donne un caractère distendu à l’espace qui fait de cet espace un espace fermé certes mais avec - si l’on autorise la métaphore avec un organisme vivant - une respiration et l’empêche d’étouffer. Le confinement ne conduit pas à l’oppression et le vide central, on va le voir a été pensé dans ce sens.


Du sentiment premier de vide à la compréhension de l’espace
Ce jardin donne l’illusion qu’un espace secret, interdit s’offre au public. Je fais la distinction et parle bien d’un espace secret plutôt que d’un jardin secret. En effet, le jardin est simple voir basic dans sa composition et n’a à mon avis que peu d’intérêt en lui-même. En revanche, les perspectives qu’il donne à voir et le calme précieux qu’il offre dans un quartier en manque de lieux de halte, de respiration, sont comme un cadeau offert au visiteur, et constitue sinon la magie du lieu du moins sa singularité. Singularité renforcée par la faible fréquentation qui met en valeur chaque visiteur. J’irais même jusqu’à parler de mise en abîme du promeneur dans cet espace épuré, calme, noble où chacun peut avoir le sentiment quelques secondes de prendre possession du lieu. Personnellement, étant sensible à l’esthétisme paysager, qu’il soit d’inspiration française, ou plus à mon gout anglo-chinois, je trouvais cependant dommageable que le visiteur curieux ne soit pas récompensé par une composition paysagère remarquable avec un jardin que l’on découvrirais petit à petit au cour d’avancées entre des bosquets taillés et des allées courbes, alors qu’ au contraire, le jardin se donne à lire dans son ensemble au premier coup d’œil. Mon analyse à quelque peu évolué au regard de l’explication par la paysagiste de son parti pris d’aménagement. C’est délibérément qu’elle a conçu ce jardin de façon épurée, afin de mettre en valeur le remarquable Hôtel de Coulanges. De plus, ce jardin n’est que la première phase d’un jardin qui va s’étendre sur la parcelle attenante à l’Est, derrière le mur bas qui sera détruit. Le jardin actuel sera alors, comme actuellement, destiné au repos et à la détente alors que la seconde phase offrira un espace de jeux et de découverte dans un esprit sous-bois. La connaissance approfondie du parti pris d’aménagement, du projet de seconde phase et l’imagination du jardin dans son ensemble m’ont conduit à modifier mon jugement mais aussi ma sensibilité de ce lieu.

Des usages inédits pour un jardin public
Le caractère enclavé du jardin offre des pratiques et des usages de l’espace qui ne pourraient être imaginées dans un jardin public traditionnel. Alors que les bancs sont fixés au sol à leurs emplacements réservés le long de l’allée périphérique, les fauteuils ont été quand à eux disposés aléatoirement sur la pelouse et les visiteurs peuvent ainsi les déplacer où ils le souhaitent et s’approprient ainsi l’espace en l’utilisant à leur guise (cf. photo). Cela est possible car le passage par un hall surveillé pour entrer et sortir du jardin limite toute tentative de vol du mobilier urbain. Bien entendu cette libre appropriation du mobilier de jardin n’est pas tant inédite que cela au regard des usages au jardin du Luxembourg mais la qualité du mobilier n’est en rien comparable et il s’agit au jardin Francs Bourgeois de fauteuils haut de gamme dans un matériau noble. De plus, l’attenance du jardin au hall de la Maison de l’Europe offre la possibilité aux usagers des lieux de pouvoir prendre un café au distributeur automatique et de venir le boire assis sur l’herbe, avec des amis comme j’ai pu l’apercevoir l’été dernier. La situation géographique du jardin a donc une influence remarquable sur ses usages.


Du symbole rassembleur au jardin élitiste
Du fait de sa discrétion, le jardin est relativement peu fréquenté et les visiteurs réguliers sont vraisemblablement des habitants du quartier. L’affluence croit pendant les beaux jours mais n’atteint pas les seuils des jardins publics traditionnels offerts à la vue de tous. Au premier abord, j’ai trouvé cela profitable à l’espace, car contribuant à sa mise en valeur en renforçant son coté secret. Mais ce jugement est un jugement égocentrique dans le sens où il s’agit plus de la mise en valeur du visiteur que du lieu lui-même. Et lorsque l’on analyse ce que porte le lieu en lui, on découvre que le jardin ne restitue pas la symbolique de l’espace. En effet, quatre façades se regardent dans ce jardin : celle de logements sociaux, celle de logements privés, une autre d’anciens entrepôts et enfin une dernière d’un hôtel historique classé de prestige. On peut ainsi y voir une opportunité de dialogue et de rencontre des différents milieux sociaux, qui plus est au centre de Paris. Quel symbole ! Mais quel gâchis aussi ! Aujourd’hui ce jardin est à l’image du quartier du Marais qui se gentrifie, renforçant ainsi sa qualité patrimoniale et touristique mais perdant le symbole que devrait à mon avis représenter le centre, le cœur même de Paris.

Le jardin ne rassemble les milieux sociaux que symboliquement par l'échange architectural



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